La démocratie selon la méthode Coué

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Encore une fois, à l’occasion des élections législatives du 25 novembre 2011, le régime marocain a offert au monde un rare spectacle où la mauvaise foi le dispute à la dénégation de la réalité factuelle. Cela ressemble à s’y méprendre à ce cancre d’élève, dernier parmi les derniers et bonnet d’âne de sa classe. Son «truc» à lui, c’est de passer tout son temps à fanfaronner devant sa famille sur sa réussite annoncée à l’école, à tel point qu’on finit par s’en persuader, après avoir été sceptique au départ. En quelque sorte, c’est sa seule réussite, quant à sa méthode pour y parvenir, elle est toute simple : elle consiste à le répéter indéfiniment, à qui veut l’entendre, jusqu’à ce que son entourage en arrive à y croire pour mieux se rassurer.

Ainsi va la démocratie selon la méthode Coué, que pratique le Makhzen marocain avec un sens de l’efficace digne des publicités de lessives : à force de faire tourner en boucle le même message sur une prétendue nouvelle «nouvelle ère» plus propre, plus prospère, plus démocratique, certains finissent par se laisser gagner par l’unanimisme ambiant. De leurs côté, les amis occidentaux du Maroc, inquiets pour leurs intérêts, hostiles à toute évolution démocratique qui risquerait de leur être fatale, ne demandent qu’à être rassurés, aussi s’empressent-ils – non sans un certain aveuglement – de répercuter, auprès de leurs médias, «les bonnes nouvelles» de leurs amis marocains; lesquelles bonnes nouvelles finissent par atterrir sur les pages de la MAP, du Matin du Sahara et d’autres officines de la propagande makhzanienne.

 Pourtant, la dernière mascarade électorale aura été, encore une fois, un de ces moments cycliques qui rappellent au Makhzen sa pathétique réalité d’un régime mal-aimé, illégitime et,  surtout, sans grande valeur en termes d’adhésion populaire. Qu’à cela ne tienne,  puisqu’il dispose d’une redoutable machine de fraude électorale, héritée de l’ère du «Maître Basri», qui semble avoir été surpassé par les disciples d’hier. Destinée au contrôle des processus référendaires et électoraux en amont comme en en aval, cette machine permet, par la même occasion, au régime, de sonder à l’avance les intentions du peuple, pour mieux les orienter ensuite dans le sens qui lui est favorable.

Autrement, comment l’ordonnateur de cette machine à fraude, le ministre de l’intérieur marocain,  pourrait-il nous expliquer que le taux de participation en 2007 ait été environ 37 % sans qu’il n’y ait ni manifestations sur tout le territoire national, ni appels massifs au boycott, ni printemps arabe, ni 20 février, alors qu’aujourd’hui, dans le climat de désobéissance civile qui règne au Maroc, il prétend que le taux de participation citoyenne aurait évolué de 8 points en l’espace quatre ans – tandis que le corps électoral, lui, a perdu entre-temps environ 360.219 électeurs? Où sont-ils passés? Ont-ils été sciemment éliminés pour gonfler le pourcentage de participation? Tout ça, n’est pas du tout sérieux : c’est indigne d’un état qui prétend être une«exception démocratique» dans un monde arabe incertain, une insulte à l’intelligence des Marocains, doublée d’un piétinement scandaleux de leur souveraine volonté.

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Pour les 35 millions d’âmes que compte le pays, il est plus qu’étonnant que le corps électoral n’en comprenne que 13 millions, soit 360.219 de moins qu’en 2007, alors que les quelques millions de Marocains, qui étaient mineurs à cette époque, sont aujourd’hui en âge de voter. Comme si, dans l’intervalle, une guerre civile les a tous décimés. Mais cette supercherie n’est rien comparée à celle que révèle l’écart entre la masse authentique du corps électoral marocain, qui compte pas moins 22 millions de citoyens, et les 13 millions retenus dans les listes officielles du ministère de l’intérieur. De ces dernières, seuls 5 850 000 (en chiffre arrondi) se sont déplacés pour voter, ce qui explique les 45% annoncés. Mais en réalité, ce nombre officiel des votants, ramené aux 22 millions de Marocains disposant du droit de vote, représente un taux de participation guère supérieur à 25 %.

En d’autres termes, pas moins de 16 150 000 citoyens ont boycotté la mascarade des élections législatives de 2011 et – contrairement aux interminables files que nous avons observées à l’occasion des élections tunisienne et égyptienne – le boycott a été largement suivi sur tout le territoire national. C’est donc, encore une fois, un camouflet pour le Makhzen, doublé d’un rejet massif d’une élite politique décrédibilisée par la corruption, par son incompétence et par sa soumission trop marquée à l’égard de l’institution monarchique et de ses hordes de conseillers.

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Autre incohérence de cette mascarade électorale : pour des partis makzaniens (Istiqlal, RNI, PAM, MP, UC), responsables au sein d’un gouvernement sortant qui a échoué à répondre aux attentes des Marocains en termes d’emplois, de santé, d’enseignement, de transport et de niveau de vie décent, comment se fait-il que ces partis aient été récompensés par des scores plutôt flatteurs au regard de leur piètre bilan gouvernemental? Les Marocains seraient-ils devenus masochistes au point de récompenser les responsables de leurs malheurs? Quel sens aurait une élection si les résultats  tendraient à récompenser un régime responsable du recul des indices de développement humain de son peuple? Cela dépasse l’entendement, à moins que l’institution monarchique ne soit la seule à connaître, dans le détail, le secret de la volonté des Marocains, ainsi que celui du taux exact de leur engagement électoral.

Il faut bien admettre, là, que le Makhzen marocain, à défaut d’un capital de pratiques démocratiques, dispose d’une grande expérience dans l’orchestration des mascarades électorales. Fausser l’orientation de la volonté populaire et donner l’illusion qu’elle lui est acquise n’est pas la moindre de ses compétences. Ce faisant, ce régime ne craint point le ridicule et – selon la vieille méthode Coué – il continue toujours de prétendre être un modèle de démocratie dans un monde arabe en crise, tout en s’évertuant à faire l’économie d’une profonde réforme démocratique, à l’instar de celle entreprise par la Tunisie. Une telle réforme, on le sait pertinemment, n’est possible que par la proclamation du primat de la souveraineté populaire sur toutes autres sources ou prétentions à la souveraineté.

 Karim R’Bati: Rabat, le 28 novembre 2011

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