A ces femmes que j’aime tant !

C’est la journée de la femme.

Je vous entretiendrais bien de l’une d’entre elles. Mais laquelle choisir ?

Pas le premier amour de ma vie, la plus belle de toutes, celle que je n’oublierai jamais. Un petit bout de femme, pas plus haut que ça, aux yeux clairs et pétillants. Elle mit neuf mois à me faire et le reste de son existence à faire de moi l’homme que je suis. Epris de liberté de dignité et de justice. Trop partial !

Je ne vais pas, non plus vous parler de cet autre bout de femme qui partage ma vie.  Cette belle brune aux allures d’héroïne, qui semble tout droit sortie de la mythologie grecque et qui a fait chavirer mon cœur, au moment où je m’y attendais le moins, avec son intelligence hors du commun, sa chevelure soyeuse, ses yeux en amande et ses tâches de rousseur. Trop facile !

Je pourrais vous parler de ma belle-mère. Un sucre d’orge de gentillesse, de patience et de raffinement, qui me rend inaccessible au partage des insanités habituellement débitées à propos des belles-mères. La « Belle-doche », comme le persiflent les gendres, lorsqu’ils se retrouvent entre eux, histoire de requinquer l’ego que « Belle-maman » se serait acharnée à anéantir, un après-midi entier, lors de sa dernière visite !  

Je pourrais choisir de vous parler des filles du « Vingt février », ces égéries du printemps marocain qui ont rendu à notre peuple un peu de sa fierté. Je les ai croisées à quatre reprises, lors des marches du mouvement. Combien elles étaient belles, juchées sur les épaules d’un compagnon, d’un fiancé ou d’un militant, pour mieux se faire entendre, lorsqu’elles vouaient les tyrans, les pillards et les corrompus aux gémonies. La première fois, sans doute, dans l’histoire de ce pays, où tant de femmes prirent part à une manifestation contre le despotisme, aux côtés de « leurs » hommes. Elles n’eurent rien à leur envier. Ni la verve, ni le verbe, ni le poing levé ! 

Je pourrais vous narrer la vie de cette femme de ménage, vieillie avant l’heure, percluse de rhumatismes et qui accompagnait, comme un talisman, chaque dimanche, son fils cireur de chaussures, aux manifestations, afin que rien de malheureux ne lui arrivât, dans ce pays réputé pour sa cruauté envers les opposants. Sa prière prononcée ce fameux dimanche de juillet 2011 vaut réquisitoire contre le despotisme:

– « Mon dieu, prête-moi vie, jusqu’à ce que je voie la chute de Pharaon, le fils de Pharaon ! Après, tu pourras m’emporter, me crever le cœur, ou les yeux, d’avoir vécu un tel bonheur ! Et si tu devais m’imposer de mourir dans cette indicible indignité, alors aie pitié de mon âme et de mes vieux os ! Epargne à mes pauvres enfants, ce sort injuste et cruel, auquel tu m’as condamnée, la vie durant. Accorde leur, pour ce qu’il leur reste à vivre, un moment, fût-il bref de liberté, de dignité et de justice ! »

Je pourrais revisiter jusqu’à la nausée, la détresse de toutes celles qui se sont battues et qui continuent de lutter à chaque instant,  pour arracher un fils, un frère, un mari  de la tragédie où les ont précipitées les griffes de la dictature et son épouvantable injustice. Je leur voue une admiration sans bornes. Elles se reconnaîtront.

J’achèverai ces quelques lignes en mettant plutôt l’accent sur cette vieille tante maternelle qui vient de s’éteindre, rongée par un cancer.

Elle s’appelait Zahra, « Fleur ». Une fleur, dans le jardin des monstruosités qu’est devenu le monde. Un joyau de l’humanité. Un bijou de femme, d’épouse, de mère et de tante, comme on en rencontre qu’une seule fois, dans une vie.

La sienne fut un calvaire. Deux fois divorcée, pour n’avoir pu donner de descendance. Dans un Maroc pétri de traditions et d’archaïsmes, cela équivalait à une double peine à perpétuité. Les deux maris avaient bien essayé, en raison de sa grande beauté de la convaincre de les laisser en épouser une autre, pour la progéniture. Un diktat insupportable aux yeux de cette femme qui aimait tant sa dignité.

Plus tard, elle en épousa un autre. Ils emménagèrent à « Derb al Fouqarah », la ruelle des pauvres. Un misérable deux pièces, au rez-de-chaussée d’une bâtisse infâme, avec pour tout éclairage naturel, une minuscule imposte perchée à plus de deux mètres de hauteur, dans ce qui faisait office de salon. Ni cuisine, ni salle de bain. L’espace sous l’escalier qui desservait l’étage, occupé par les propriétaires, faisait office de toilettes et de salle d’eau.

Malgré la pauvreté, plus tard, ils adoptèrent deux fillettes abandonnées à la naissance. Elles devinrent nos cousines et la maison se mit à grouiller de gamins, appâtés par la gentillesse, le dévouement et les petits plats des pauvres mijotés par « Tante Fleur », sur un vulgaire camping gaz. Elle dispensa tant de joies aux enfants de la famille, que la quitter était à chaque fois un arrachement. De son pantalon traditionnel qui laissait entrevoir ses belles jambes bien galbées, elle avait pris le pli d’extraire une petite poignée de pièces de monnaies roulées dans un mouchoir noué serré, pour en distribuer quelques unes aux garnements virevoltant autour d’elles.

« Azizi », le mari, apportait sa touche personnelle à ce bonheur, en nous emmenant les dimanche, au parc « Murdoch » ou au cinéma « Kawakib », où il officiait comme portier. Un matin d’hiver, cet oncle que j’avais tant aimé décida, pour la première fois de son existence, de rater la prière de l’aube, fatigué d’avoir été autant maltraité par la vie. « Fleur » avait pris le râle nocturne de son compagnon pour un rêve érotique. Elle l’avait sermonné en lui rappelant qu’il n’avait plus l’âge à ça !  Plus tard, on en a ri. Moi, pas tant que ça !

Je m’étais promis de revenir transplanter cette belle fleur atypique, ailleurs, dans un jardin digne d’elle. La vie en a décidé autrement. Ma mère m’a raconté ses derniers instants. Elle a demandé des nouvelles de « Oulidi Salah », son petit Salah. Puis une grosse larme a coulé jusqu’à son oreille, avant d’aller mouiller la taie de l’oreiller. Elle est partie ainsi. Je la pleure encore !

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