Un cours de philo dans le plus beau pays du monde

Dans un petit square de la capitale marocaine, épargné par le béton, des lycéens et des collégiens ont eu la brillante idée d’improviser une Agora, afin de parler philosophie. Armés de leurs livres, de leur calepin et de leur stylo ou simplement de leurs oreilles, ils étaient venus en petit nombre. Une cinquantaine tout au plus, dont certains hauts comme trois pommes, n’avaient pas plus de treize ans.

A peine entamé, le cours est perturbé par l’arrivée d’une escouade d’intellectuels à képis et à visières, j’ai cité les forces auxiliaires, en salopettes vertes traditionnelles.

La philo kessek ça ? Quesako ? Un nouveau mouvement politique ? Encore une invention de tous ces chevelus et ces bluejeaneux pour semer la « Siba », le désordre ?! »

Quelqu’un filme subrepticement la scène qui s’enflamme soudain. Comme d’habitude, les jeunes étudiants ont droit aux pires insultes et aux menaces de Mokhaznis, très peu férus de mondanités, avec des interpellations sonores du style.

-« Noud jma3 rassek ! Dar dial bak hadi oulla ?! », ce qui, à peu de choses près, signifie : Lève-toi et dégage, tu te crois dans la maison de ton père ?

Un autre ordre fuse : -«Yallah, sir tkaoued ! » Détournement sémantique dont la langue arabe a le secret et qui consiste à ordonner à son vis-à-vis de décamper, en l’invitant à aller jouer les entremetteurs ailleurs.

Nous sommes à mille lieux de la Grèce antique et de toute philosophie, vous en conviendrez.

Alors que les émules de Socrate ferraillent avec les sbires du Makhzen, pour les convaincre de l’innocence de la réunion, d’autres plus sarcastiques en invitent quelques uns, à profiter du cours gratuit. Soudain, ô divine surprise, à la minute 1:08, une vieille connaissance fait son apparition. Devinez qui ? Je vous le donne en mille, le voleur de sac de Younes Derraz, qui continue de sévir en toute impunité. On savait « notre ami » prompt à être de tous les coups fourrés, chaque fois qu’il s’agit de bastonner et de disperser. Pour rappel, l’homme, un officier de police en tenue avait, lors de la célébration par le « Mouvement du Vingt février », à sa manière, de la fête du trône, le 22 août 2012, à Rabat, face au parlement, arraché au célèbre militant, son sac contenant une caméra et quelques effets personnels avant de disparaître. Une scène filmée par nombre de photographes de presse, présents ce jour-là, sur place. Notre héros arbore la même moustache, le même air d’en avoir deux, les mêmes pommettes saillantes et le même talkie-walkie.

Important le talkie-walkie. Outre le fait qu’il donne aux petites frappes un minimum de contenance, à triturer les boutons, il leur permet entre deux crachotements, de recueillir les ordres de leurs supérieurs, mais également de les répercuter à leurs sous-fifres. Et puis sait-on jamais, il pourrait prendre à ces dangereux révolutionnaires l’idée de prendre d’assaut le Palais royal à quelques encablures de là, le parlement, la radio télévision, la préfecture de police et que sais-je encore ? Un coup d’Etat est si vite arrivé ! Alors vous pensez, un talkie-walkie c’est si utile. Ca peut alerter la Brigade Légère de Sécurité et ses chars, la gendarmerie et ses hélicoptères, sans oublier qu’on peut s’en servir pour marteler quelques têtes de militants !

De l’Agora à la « Hogra », il n’y avait qu’un pas que le Makhzen dans sa proverbiale stupidité n’a pas hésité à franchir ! Normal la philo, tout le monde vous le confirmera, c’est antinomique de la dictature. Trop dangereux ! Une fille hurle, un garçon proteste contre la bousculade. Les apprentis philosophes « récalcitrent », « locutent » entre eux et se concertent avant d’aller s’asseoir, quelques mètres plus loin, déterminés à en apprendre un peu plus, sur cette matière qui terrorise tant les tyrans et leurs appointés ! On entend l’un des étudiants interpeller les policiers :

-« De quel droit, je dois évacuer, dites-moi seulement de quel droit et en vertu de quelle décision écrite, je devrais m’en aller d’ici ? »

Encore une fois, l’histoire ne se termine pas comme le moustachu de service ou ses supérieurs l’avaient imaginée, car nos jeunes, armés de leur seule détermination ont réussi à faire plier les MIG, les « Men In Green », dont on sait qu’ils sont à la philosophie ce que la soupe de fèves, la fameuse « Bissara », est à la conquête spatiale. Vaincus, ceux-ci battent en retraite. Pas trop loin, histoire de ne pas perdre la face. Les bras croisés ils regardent le cours reprendre. Pour une fois, force est restée à l’Agora !

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