Le Maroc doit libérer Ali Anouzla !

Kamel Labidi est un journaliste tunisien indépendant et ancien président de la Commission nationale pour la réforme de l’information et de la communication, dont les membres ont démissionné en 2012, pour protester contre l’absence de volonté politique de mettre en œuvre la réforme des médias en Tunisie. Il dit toute sa solidarité avec le journaliste et son indignation à propos de son arrestation, dans ce papier écrit pour le « Daily Star ».

  

Ecrit par Kamel Labidi

Traduit par Salah Elayoubi

Rarement l’emprisonnement d’un journaliste, aura suscité autant d’appels à sa libération, que celui Ali Anouzla. Le journaliste marocain indépendant a été arrêté au matin du 17 septembre 2013, pour se voir inculpé, après une semaine de garde-à-vue, des chefs d’accusation ridicules, d’ »Apologie du terrorisme » et d’ « Assistance à la perpétration d’actes terroristes », qui lui font encourir vingt (20) années d’emprisonnement.

Dans un pays où le droit à un procès équitable est inexistant, où l’abus de pouvoir, la corruption, la pédophilie et le viol des femmes sont mieux  tolérés que le journalisme indépendant, le crime d’Ali Anouzla aura été d’avoir publié sur le site arabophone de son journal électronique « Lakome »,  un article reproduisant un lien vers une vidéo d’ « Al-Qaïda au Maghreb islamique » (AQMI), intitulée « Maroc: royaume de la corruption et du despotisme » et publiée sur le site Internet du quotidien espagnol  « El Pais ».

Nonobstant le fait que l’article en question, avait bien qualifié la vidéo de « propagande » du groupe armé AQMI et le fait que plus de soixante (60) organisations de défense de la liberté d’expression ont considéré que le journal n’avait nullement  approuvé le contenu de la vidéo appelant à  lutter contre le régime de Mohammed VI, les autorités marocaines ont sauté sur l’occasion pour régler leurs comptes avec le plus infatigable, le plus zélé et le plus crédible de tous leurs pourfendeurs.

Les accusations portées contre Monsieur Anouzla sont sans fondement et n’ont, pour seul et unique objectif, que celui de punir l’attachement de ce dernier  à la stricte indépendance éditoriale de son quotidien et à l’ambition qui le taraudait de faire toute la lumière sur les abus de pouvoir, la corruption, la culture du secret, considérés par le pouvoir, comme autant  de « lignes rouges » et auxquelles le Parti de la Justice et du Développement, le parti islamiste au pouvoir, avait promis, il y a deux ans, de s’attaquer pour les éradiquer, avec la mise en place de la réforme judiciaire.

Les accusations qui pèsent sur Monsieur Anouzla sont inquiétantes, à plus d’un titre,  parce que comme l’a affirmé Amnesty International, dans son communiqué,  ils témoignent de l’échec du gouvernement marocain à faire le distinguo entre « droit à la liberté d’expression et d’information d’une part, et incitation au terrorisme par la diffusion de la vidéo de l’autre côté ». L’Organisation londonienne des droits de l’homme a prédit que « toute discussion sur le terrorisme, y compris la critique des stratégies de lutte contre le terrorisme » risque dorénavant d’être systématiquement assimilée, par le Maroc, à une infraction pénale.

L’arrestation du journaliste a suscité une vague de protestation sans précédent, notamment à Casablanca, Rabat et Tanger. Les manifestants, doublement indignés par l’arrestation d’un journaliste et le parallèle entre journalisme et  terrorisme, n’ont pas manqué de condamner ce qu’ils ont qualifié d’« acte de vengeance impitoyable contre un journaliste courageux »

Rappelons que nombreuses furent les tentatives de réduire Monsieur Anouzla au silence. Intimidation, harcèlement judiciaire, procès politiques et amendes astronomiques, se sont succédés au point d’entraîner la fermeture de son quotidien « Al-Jarida al-Oula ». On se souvient également du procès de 2009, qui lui avait été intenté parce qu’il avait osé écrire que Mouammar Kadhafi avait pris le pouvoir en 1969, suite à un coup d’Etat, et non à une «révolution populaire ».  Autant de manœuvres qui ont eu lieu dans un contexte d’attaques généralisées contre les journalistes indépendants, quelques années seulement après l’arrivée de Mohammed VI au pouvoir en 1999, et qui ont incité le Comité de protection des journalistes à lister le Maroc en 2007, au dixième rang des pays  où la liberté de presse s’est le plus détériorée.

De toutes les atteintes à la liberté de la presse, cette dernière attaque est sans doute, la plus cruelle. Elle intervient six semaines seulement après que Lakome ait fait état d’une grâce royale, à l’occasion de la fête du Trône, accordée à un pédophile, Daniel Galvan Vina, condamné à une lourde peine de prison. Le tollé soulevé par la nouvelle a été repris et amplifié par les réseaux sociaux, contraignant  Mohammed VI à revenir sur sa grâce. Une anecdote qui a déclenché la colère des conseillers du roi et à laquelle est  venu s’ajouter l’éditorial posté le 13 septembre, critiquant le régime saoudien et dans lequel Monsieur Anouzla affirmait que « tout changement véritable dans la région arabe devrait commencer par le Golfe arabe ». Un article qui semble avoir joué le rôle de catalyseur, dans la décision de « punir » le journaliste.

Ceux qui connaissaient Anouzla n’ont pas été surpris par la naissance de Lakome en 2010 sur les cendres de Al-Jarida al-Oula. La parution électronique allait vite s’imposer comme l’une des sources les plus professionnelles et les plus fiables en matière d’informations sur le Maroc. J’ai eu l’honneur de rencontrer l’homme, plusieurs fois, au cours des huit (8) dernières années, dont une fois au  tribunal de Casablanca en 2009, lorsque lui fut intenté ainsi qu’à d’autres journalistes, un procès en diffamation, envers Kadhafi. Le respect que Ali Anouzla force, tant au Maroc qu’ailleurs dans différents pays arabes, vient essentiellement de sa dévotion pour le journalisme indépendant et sa capacité à s’attaquer à un ensemble de questions  généralement ignorées par les médias traditionnels.

La solidarité locale, régionale et internationale avec Monsieur Anouzla est sans précédent. Elle nous rappelle la marche irréversible des peuples arabes vers la liberté et la démocratie avec le soutien d’une presse libre. Il est bien triste de faire le constat que le régime marocain qui semblait, à la fin du règne de Hassan II,  il y a plus de quinze (15) ans, faire des pas importants vers la primauté du droit et le journalisme indépendant, ne semble toujours pas décidé à apprendre de ses erreurs passées.

Tout comme la Tunisie, avant le renversement de Ben Ali, Mohammed VI et son gouvernement islamiste semblent de plus en plus déterminés à faire usage de la loi anti-terroriste de 2003, pour lutter contre leurs détracteurs. S’il savaient seulement combien l’avenir du Maroc, tout comme celui  des autres pays arabes, serait sombre, instable et précaire, si les esprits libres tels que Ali Anouzla devaient, un jour, disparaître.

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