Rôdait la mort, survint Christine !

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Christine Daure

Combien de vies Christine Daure-Serfaty a-t-elle sauvées ? Des dizaines ? Des centaines ? Peut-être même des milliers. A son insu. Car en plus d’avoir arraché son homme des griffes de la dictature, on lui doit d’avoir porté sur la scène internationale, la nature abominable du régime marocain, d’avoir ébruité les souffrances de notre peuple et dénoncé l’oppression dont il faisait l’objet. Un exploit à une époque où le silence complice était de mise, dans toutes les chancelleries occidentales et où les organisations des droits de l’homme n’étaient encore que balbutiement.

C’était hier ! C’était tout à l’heure, tant les exploits des justes ne vieillissent ni ne meurent !

Grâce à son combat, la dictature marocaine n’aura jamais plus le même visage. Et même si le régime continue, dans son pitoyable combat d’arrière-garde, de tuer, ici ou là, quelques contradicteurs, il ne peut plus se permettre l’arrogance criminelle de ces années-là, lorsque le despote drapé dans ses costumes d’apparat et d’infamie, montait au micro, regard oblique et sourire jaune, pour qualifier son effroyable bilan de jardin secret ou pousser le déni jusqu’à oser l’amalgame sémantique entre le bagne mouroir de Kelaat M’gouna et son festival éponyme.

Abraham Serfaty lors de son procès

Jusqu’à ce que son chemin croise, début 1970, celui d’Abraham Serfaty, Christine n’est rien d’autre qu’un professeur d’histoire et géographie. Elle avait un temps, rêvé d’aller enseigner ces deux matières dans cette Algérie qu’elle avait aidée, dans sa lutte pour l’indépendance. Ce sera Tanger. En 1962. La ville ressemblait alors tant à la capitale algérienne qu’on est en droit de penser que le hasard n’existe pas et que le destin  avait, à dessein, guidé les pas de la jeune femme vers la ville du Détroit, pour mieux l’éblouir et la retenir, en prévision de ce qui allait suivre : Christine et Abraham. Impossible d’évoquer la première, sans citer le second, tant ces deux-là avaient fini par fusionner, pour incarner à travers leur propre drame tous les ingrédients de la tragédie marocaine : amour, politique, arrestations, tortures, condamnations et mort.

Abraham arrêté et condamné, l’affaire aurait pu en rester là, et lui et tous les autres de crever dans les culs-de-basse-fosse et le dictateur de s’en sortir à coup de ces pirouettes dont seuls les escrocs et les criminels ont le secret.

Survint Christine ! Déterminée et intelligente. De cette intelligence qui sied comme un gant aux justes et qui leur donne une intuition acérée du bien et du mal. L’Algérie n’avait été qu’un tour de chauffe. Cette fois, elle était résolue à écrire l’histoire, au lieu de se contenter de l’enseigner. Essentiellement parce qu’ils avaient osé  toucher à son homme. Qu’ils l’avaient violenté et torturé. Impitoyablement, méthodiquement, sauvagement, pour mieux l’humilier et lui ôter sa dignité d’homme. Des compagnons en étaient morts. D’autres avaient disparu, comme happés par la terre.

Accessoirement, Christine voulait aussi rendre au Maroc un peu de ce qu’il lui avait donné d’amour, d’amitié et d’hospitalité.

Et puis il y eut Kénitra, ce pénitencier d’infamie où croupissaient aux côtés d’Abraham, la crème des patriotes, coupables d’avoir pensé autrement. L’humiliation des parloirs, les files d’attente interminables, la misère des familles des détenus, l’arrogance des matons au service exclusif du despote, les fouilles vexatoires. Et Christine comme une chandelle au milieu de ces ténèbres pendant les dix-sept ans que durera le calvaire d’Abraham.

Puis  il y eut l’indicible, Tazmamart, cette abomination commise au nom de la vengeance. Pour le bon plaisir du Prince, le régime administrait la mort lente à ceux que la justice avait « ratés » en ne les punissant pas suffisamment d’avoir participé aux deux tentatives de régicide. Un modèle qui rappelait les camps de la mort de sinistre mémoire, modèle réduit.

 

Puis il y eut Fatima Oufkir et ses enfants qu’on punissait pour la félonie du père et qu’on avait purement et simplement fait disparaître. Faire disparaître, le régime était passé maître dans cet exercice. Alors quelqu’un devait parler. Plus fort, plus loin, plus haut que tout ce qu’on avait essayé jusque là. Remuer ciel et terre. Ce sera Christine.

La suite tout le monde la connaît.

On peut défaire un dictateur de différentes manières. Christine l’a fait superbement. A sa façon. En démasquant Hassan II. Beaucoup plus qu’une défaite encaissée à domicile, l’homme y avait laissé des plumes, perdu du crédit et la face, en prime, confondu par ses propres mensonges et turpitudes. Le monde entier découvrait les exhalaisons nauséabondes des jardins secrets du tyran.

Christine à l’enterrement d’Abraham Serfaty

A dérouler l’actualité sordide de notre pays, on se rend compte du chemin qui reste encore à parcourir. Que de morts impunies, que de destins brisés, que de vies volées, pour qu’un clan indigne continue de sévir. Christine qui s’était épuisée à combattre, près de quarante ans durant, avait un moment espéré, à la mort d’Hassan II. En vain !  Elle était un peu fatiguée de tout ça.  Il faut dire qu’un jour d’automne  2010, la mort avait fini par rattraper son homme et cette fois elle n’avait rien pu faire. Ce 28 mai 2014, elle s’est éteinte doucement, comme la chandelle qu’elle fut pour des centaines de milliers de ceux que le régime avait précipités dans les ténèbres de son sinistre projet.

Repose en paix Christine !

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3 commentaires pour Rôdait la mort, survint Christine !

  1. Le pédagogue dit :

    Le pédagogue :

    «Pendant dix-huit ans, des hommes ont vécu enfermés chacun dans une cellule, sans lumière aucune, ni lampe ni fenêtre. Dix-huit ans dans l’obscurité. […]. Chaque homme y était seul, mais pouvait entendre les autres parler, gémir, agoniser, délirer et mourir. […].
    Pendant dix-huit ans, ces hommes ont vécu dans des cellules de trois mètres quatre-vingt-dix de long et deux mètres de large, avec pour seul univers une dalle de ciment en guise de lit, perchée à soixante-quinze centimètres de hauteur et large d’un mètre, deux couvertures, une assiette, un broc, un verre, un trou sans eau en guise de toilettes, des vêtements en loques, pas de chaussures pour la plupart. […].
    Pendant dix-huit ans, ces hommes n’ont vu âme qui vive en dehors des gardiens – des militaires des forces armées royales – et, bien entendu, n’ont eu de visite ni d’avocat, ni de médecin, ni d’infirmier. […].
    Pendant dix-huit ans, ceux qui ont survécu ont ainsi supporté l’insupportable […]».
    Vers la fin du livre, parlant d’un survivant, l’écrivaine précise :
    «Il récite le Coran tout le temps ; il ne sait plus bien où il était ni où il est : il est avec Dieu, qui l’a sauvé, c’est tout».
    (Christine Daure-Serfaty, Tazmamart, une prison de la mort au Maroc, Paris, Stock, 1992).

  2. Asçotta WellCaball dit :

    Impossible à lire sans émotion. Du vrai Bâ-Salah !
    J’adouuuure le copier-coller et n’ai nulle envie de changer mes vieilles habitudes :
    «A dérouler l’actualité sordide de notre pays, on se rend compte du chemin qui reste encore à parcourir. Que de morts impunies, que de destins brisés, que de vies volées, pour qu’un clan indigne continue de sévir.»

    ((««إسقآط العرش العلوي ، منذ يوم السبت 30 مآرس 1912، وآجب وطني ووآجب خلقي وظرورة سيآسية وقل حتى دينية ! إسقآط الملك في وطننآ أصبح ظرورة حيوية منذ خطآب 9 مآرس 2011 !»»))

    3:)

  3. ATmf67 dit :

    Christine Serfaty s’en est allée !

    Une Juste ! notre très chère, humble et généreuse, Christine s’en est allée.

    Christine, ancienne résistante et grande militante pour les droits humains, s’en est allée le 27 mai 2014.

    Depuis les années 60, son combat et son œuvre pour les droits du peuple marocain et la défense des prisonniers politiques n’a jamais faibli.

    C’est, entre autres causes, grâce à son engagement que le bagne de Tazmamart a été enfin révélé et les emmurés vivants libérés. Ses connaissances de la réalité des années de plomb au Maroc ont également contribué à la parution du livre « Notre ami le Roi » de l’écrivain et militant Gilles Perrault.

    Comme son compagnon -notre ami et camarade- Abraham Serfaty, fondateur du mouvement radical marocain, Christine reste pour nous une référence exemplaire d’engagement pour la dignité, la justice et l’égalité. Une femme courage !

    Attachés au respect des droits humains, nous, militants de l’ATMF-Strasbourg, réunis le 1er juin 2014, nous exprimons toute notre gratitude et rendons hommage à la mémoire et au dévouement de notre amie et camarade Christine Serfaty.

    Nous présentons nos condoléances à sa famille et à ses proches.

    Strasbourg – LUNDI 2 JUIN 2014
    http://strasbourg.atmf.org/Christine-Serfaty-s-en-est-allee

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