Tragi-comédie sur Léman

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Ali Lmrabet sur la place des Nations à Genève, peu avant le lancement de sa grève de la faim

 Ali Lmrabet_ Je ne cederai jamais

Lundi 15 juin, Club de la presse à Genève.

Là, au milieu de la végétation luxuriante d’un jardin bucolique, dans  une salle de conférence souterraine, il y avait sketch.  A l’initiative de son comité de soutien, Ali Lmrabet y donnait une conférence pour expliquer les circonstances dans lesquelles il s’est retrouvé sans papiers de légitimation autre qu’un passeport arrivant à échéance le 24 juin 2015. Les autorités marocaines refusant obstinément de lui délivrer un certificat de résidence,  le sésame qui déclenche le processus de confection de la Carte d’identité nationale et du passeport.  Le journaliste en a profité pour évoquer une décennie entière d’exactions qui lui ont été infligées par le régime marocain, après une condamnation à l’emprisonnement et une interdiction pour dix ans de l’exercice de la profession de journaliste.

N’était-ce la tragédie de cette vie-là, on se serait cru au « one man show » d’un quelconque humoriste.  Comme lorsque le journaliste  évoque sa convocation par le commissaire de police qui l’enjoint de restituer le fameux  certificat qu’il lui avait lui-même délivré quelques jours auparavant. Moment  de franche rigolade à l’évocation de l’index du fonctionnaire,  pointé au plafond pour désigner « le » véritable responsable de cette requête bizarre. Devant une assistance hilare, le journaliste mime la scène dans ses moindres détails, sourcils froncés, scrutant le plafond du club de la presse,  comme pour y débusquer le coupable. Et pour mieux pimenter son récit, il n’a pas hésité à user et abuser du bégaiement réel ou simulé dont il est coutumier et que cultivent savamment les plus grands humoristes, au ravissement de leur public.

A écouter l’homme disserter ainsi, avec autant de légèreté sur sa propre tragédie, on comprend un peu mieux,  qu’il  ait plutôt choisi la lorgnette de la satire,  pour faire du  journalisme.  Pas étonnant non plus, que son destin ait fini par rejoindre celui  de son plus fidèle ami, cet humoriste talentueux,  Ahmed Senoussi, alias « Bziz » que le régime marocain interdit de tout spectacle, depuis vingt-quatre ans et dont un rapport de l’organisation américaine de défense des droits de l’homme,  Human Rights Watch dit que  “C’est l’artiste le plus censuré du Maroc”.

Humour ou pas, Lmrabet fut implacable dans son réquisitoire, contre le régime, ce qui fit dire à un haut fonctionnaire international marocain qui l’a rencontré après la conférence :

  • « Il n’a pas une once de soumission, ni une bribe de compromission ! »

C’est le propre même des dictateurs de se mettre sciemment dans l’embarras.  Alors que la prudence commande au gouvernant  de ne rien entreprendre dont il ne connaisse les tenants et aboutissants et en prépare au préalable une sortie honorable,  le régime marocain s’est fait une spécialité de s’engluer dans d’inextricables imbroglios, frappant d’abord pour se poser la question de l’épilogue ensuite.  Un fait du Prince que Hassan II avait érigé en mode de gouvernance, comme lorsqu’il  avait entraîné son pays dans cette affaire du Sahara occidental, afin de faire oublier ses propres turpitudes.  Quarante ans plus tard, le pays qui traîne l’affaire comme un boulet,  n’en finit plus d’en payer le prix fort. Le Makhzen s’étant, quant à lui, résolu,  à toutes les compromissions et toutes les infamies,  pour faire oublier la sombre réalité  de ce dossier. Un temps, Hassan II s’en était également pris à l’un de ses opposants  les plus célèbres, un de plus, Abraham Serfaty,  emprisonné pendant dix-sept (17), avant que,  embarrassé par les proportions qu’avaient pris l’affaire, et la levée de boucliers qu’elle avait suscitée, il ne le fasse déchoir de sa nationalité marocaine et expulser du pays.

Hassan II disparu, les bourdes demeurent.  Mohammed VI n’est pas en reste. Et le cas Ali Lmrabet est une bourde de taille, puisqu’elle enfreint le service minimum prévu par la constitution, envers tout citoyen, la délivrance d’une pièce d’identité.  Elle en rappelle d’autres à mettre au compte de l’administration marocaine : Aminatou Haidar, l’activiste sahraouie, Nadia Yacine, Fondatrice et dirigeante de la branche féminine d’Al Adl Wal Ihsane et porte-parole du mouvement islamiste ou encore   Ali Anouzla, le directeur de l’édition arabophone du journal Lakome.  Les pourfendeurs d’Ali dans leur aveuglement coupable ont simplement  oublié qu’à moins de faire disparaître définitivement ce dernier dont on connaît l’obstination légendaire, ils  se condamnaient à le voir revenir à la charge, une fois sa peine accomplie. C’est chose faite !

Ali Lmrabet sur la place des Nations Unies à Genève au moment où il s’apprête à lancer sa grève de la faim

Sur les bords du lac Léman, notre ami   qui a entamé une grève de la faim, hante les couloirs des organisations internationales où il a exporté sa cause. Il a, du même coup  réussi à faire entendre une autre version du Maroc  que celle que distillent les aficionados de Tagines, de Riads et d’enveloppes garnies. Les jours qui viennent seront sans doute synonymes d’un bras de fer que  l’homme est décidé à engager contre le régime marocain pour la reconnaissance de son droit légitime. Le Makhzen, de sinistre mémoire, mène là une bataille perdue d’avance.  Mais qui s’en étonnera, tant nos dirigeants semblent désormais disposés à encaisser  les pires camouflets et remettre aussitôt, toute honte bue, leur ouvrage sur le métier, pour d’autres déculottées ?

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Un commentaire pour Tragi-comédie sur Léman

  1. Eloquent réquisitoire pour le vaste prétoire qu’est le monde. Les effets de manches sont superfétatoires pour un procureur talentueux doublé d’une parfaite et méthodique connaissance de ses dossiers. Pas d’emphases parce que l’évidence n’en requiert pas pour convaincre.
    Un parfum d’espoir.
    Lu et approuvé !

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